Conseil des droits de l’homme
Soixante-et-unième session
Déclaration écrite présenté par Centre Zagros pour les Droits de l’Homme, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif spécial*
Le Secrétaire général a reçu l’exposé écrit suivant, qui est distribué conformément à la résolution 1996/31 du Conseil économique et social.
[26 janvier 2026]
Nord de la Syrie : affrontements à Alep, déplacements massifs et menaces accrues contre les minorités
Depuis la chute du régime d’Assad fin 2024, le nord de la Syrie est en proie à de multiples affrontements. Les quartiers kurdes de la ville d’Alep (Sheikh Maqsoud et Ashrafieh) ont été particulièrement touchés. À la fin 2025 et au début 2026, des combats y ont éclaté entre les forces de sécurité kurdes (Asayish/FDS) et des milices alignées sur le gouvernement intérimaire syrien. Selon [1], ces hostilités ont tué « au moins 20 civils » et fait des dizaines de blessés dans ces zones densément peuplées. Ces violences ont provoqué une catastrophe humanitaire : plus de 150 000 habitants ont fui les quartiers attaqués, détruisant des liens sociaux tissés depuis plus d’une décennie de guerre. [2] rappelle que les bombardements ont touché des bâtiments civils (hôpitaux, écoles) et entraîné de graves pénuries de vivres, de médicaments et d’électricité dans les quartiers kurdes assiégés.
Crise à Alep et déplacements massifs
Les combats à Alep ont culminé début janvier 2026. Le 6 janvier, des milices loyales au gouvernement al-Sharaa ont lancé un « assaut à grande échelle » pour chasser les forces kurdes de Sheikh Maqsoud et d’Ashrafieh. L’aviation de combat syrienne et des groupes affiliés ont pilonné ces quartiers, tuant civils et combattants. Les Kurdes dénoncent l’usage d’armes lourdes et de frappes aériennes sur des zones résidentielles. Des témoins, relayés par [3], évoquent des familles réfugiées « dans des églises ou des abris de fortune » et des bombardements qualifiés de « massacres systématiques ».
Au moins 30 personnes ont été tuées et plus de 150 000 déplacées durant cette semaine de combats. Les brefs cessez-le-feu négociés sous médiation internationale n’ont que partiellement prévenu la crise : les derniers combattants kurdes ont quitté Alep le 10 janvier selon [4], sous escorte de l’armée américaine, pendant que des centaines de familles pakistanaises fuyaient le conflit. Les autorités syriennes ont rapidement proclamé ces quartiers « zones militaires fermées », interdisant l’accès aux humanitaires. Pour les ONG locales, il s’agit d’un nouvel épisode d’« assiègement » des enclaves kurdes, qui subissent déjà depuis des mois un blocus officieux : les checkpoints pro-gouvernementaux n’ouvrent que le corridor d’al-Awarid pour les civils, empêchant l’entrée de carburant, de farine et de médicaments. [5] rapportent que l’électricité a été coupée pendant près d’un mois, les écoles et hôpitaux sont en crise, et les témoignages d’exactions (viols, pillages) se multiplient. Face à cette « purge ethnique » décriée par les observateurs, [6] dénonce un « nettoyage de fait » des populations kurdes, violant les conventions humanitaires.
Évolution sécuritaire dans le nord-est syrien
Sur fond de ces combats à Alep, les forces du gouvernement de transition ont lancé mi-janvier 2026 une offensive majeure dans les régions administrées par les Kurdes au nord-est. Selon [7], l’armée syrienne a repris le plus grand gisement pétrolier du pays (Omar) et le champ gazier Conoco, ainsi que le barrage stratégique de Tabqa près de Raqqa. Cette poussée a permis à Damas de contrôler une grande partie du couloir Est de l’Euphrate, menaçant les revenus pétroliers jadis réservés à l’AANES. Le 16 janvier, le président Ahmad al-Charaa a promulgué un décret accordant au kurde un statut officiel, première reconnaissance juridique de la langue kurde depuis 1946, mais dans le même temps il a justifié l’opération par le besoin de « libérer » des terres nationales tenues par les milices kurdes. Le 18 janvier, sous la pression diplomatique (surtout américaine), les autorités kurdes et Damas ont annoncé un accord de cessez-le-feu et d’intégration. Celui-ci prévoit un retrait complet des forces kurdes à l’est de l’Euphrate, le transfert des provinces de Raqqa et Deir ez-Zor au gouvernement et l’absorption progressive des combattants kurdes dans l’armée nationale. Cet accord a été suivi le 20 janvier par l’annonce de la prise de contrôle syrienne de centres de détention et du camp d’Al-Hol contenant des milliers de détenus liés à l’EI. Toutefois, la situation reste fragile et des brèches du cessez-le-feu sont déjà signalées dans plusieurs poches kurdes, attisant la méfiance mutuelle et risquant de faire dégénérer le conflit.
Conséquences pour les minorités
Les récentes opérations ont des répercussions graves au-delà de la seule communauté kurde. Sheikh Maqsoud et Ashrafieh étaient devenus des havres pour de nombreuses populations déplacées : y vivaient aussi des familles chrétiennes (Assyro-chaldéennes, notamment) et arabes chassées d’autres secteurs, aux côtés des Kurdes. Leur chute remet en question le projet multiethnique du nord de la Syrie. De plus, les Yézidis, très minoritaires en Syrie mais représentés parmi les réfugiés et détenus, figurent parmi les victimes de la crise. Un rapport d’[8] met en garde contre un risque de « nouveau génocide » pour quelque 1 200 familles yézidies menacées, et confirme au moins deux tués identifiés de cette communauté dans les violences d’Alep. Les exactions rapportées (massacres, viols, enlèvements) visent à semer la terreur dans la population et entretenir un climat de guerre confessionnelle. [9] dénoncent déjà des « crimes sectaires en série » et un début de « purification ethnique » contre les Kurdes.
D’autres minorités craignent également pour leur sort. Les Assyriens-chrétiens du Nord-Est voyaient dans l’AANES une protection modérée de leurs institutions et de leur héritage culturel ; l’attaque contre les quartiers kurdes d’Alep, et plus largement la reprise en main par Damas, jette une ombre sur leur avenir. Au sud-ouest, les Alaouites et Druzes rapportent de nouveaux actes de violence, rappelant que « toutes les communautés minoritaires sont ciblées » selon [10]. Les progressistes évoquent aussi une menace de résurgence de l’EI : l’escalade envoie un signal favorable aux extrémistes qu’une solution politique en Syrie est hors de portée, ravivant la peur d’un retour des djihadistes.
Recommandations :
Le Centre Zagros pour les droits de l’homme appelle les autorités syriennes et la communauté internationale à agir d’urgence afin de protéger les populations vulnérables :
– Au gouvernement syrien (gouvernement intérimaire) : cesser immédiatement les hostilités dans les zones habitées et lever le blocus sur les enclaves kurdes. Assurer le contrôle effectif de toutes les forces armées placées sous son autorité pour empêcher les exactions. Ouvrir sans délai des corridors sécurisés pour permettre l’évacuation volontaire des civils et l’acheminement sans entrave de l’aide humanitaire. Relancer sans précondition un dialogue politique inclusif avec les représentants kurdes et les autres minorités locales, en appliquant les accords de mars 2025 et janvier 2026, notamment les dispositions garantissant l’usage de la langue kurde et des institutions locales. Poursuivre en justice les auteurs d’atteintes aux droits de l’homme et appliquer les droits fondamentaux (égalité des droits civiques, propriété foncière, pratiques culturelles) à toutes les communautés syriennes.
– À la communauté internationale et à l’ONU : exercer une pression diplomatique forte sur Damas (et ses soutiens) pour obtenir le respect des normes internationales humanitaires. Exiger un cessez-le-feu durable et la mise en œuvre intégrale des accords de paix (protection des minorités, intégration des forces kurdes). Faciliter la médiation et le déploiement de mécanismes indépendants de surveillance (Commissions d’enquête de l’ONU, ODHYS, ONG internationales) pour documenter les violences et faire rapport au Conseil de sécurité. Garantir l’accès rapide des équipes humanitaires à toutes les populations affectées, sans discrimination ethnique ou politique. Enfin, soutenir financièrement et logistiquement les projets locaux de reconstruction et de réconciliation, en particulier ceux qui promeuvent la participation des Kurdes, Assyriens, Yézidis et autres minorités dans l’administration locale.
– Aux acteurs régionaux : la Turquie doit s’abstenir de toute intervention militaire supplémentaire dans le nord syrien et respecter la souveraineté syrienne, tandis que l’Iran et la Russie, alliés clés de Damas, doivent conditionner leur aide à la protection des civils et au respect du cessez-le-feu. La mise en œuvre du droit international (y compris les résolutions de l’ONU sur la Syrie) doit guider leur action.
– Recommandations aux minorités elles-mêmes : la communauté kurde et les autres minorités doivent continuer à privilégier le dialogue politique et l’engagement pacifique. Les autorités internationales doivent accorder une attention particulière à leurs appels au secours. Le Conseil de sécurité des Nations unies, les institutions européennes et les ONG de défense des droits de l’homme sont les interlocuteurs naturels pour faire évoluer la situation.
Le Centre Zagros rappelle que seule une solution politique inclusive, respectueuse des droits de tous, mettra un terme à la spirale de violences. Les récents événements soulignent l’urgence d’une action déterminée pour protéger les minorités et prévenir un embrasement régional. Les autorités syriennes et les acteurs internationaux ont l’obligation morale et juridique de garantir la sécurité, la dignité et l’égalité pour toutes les communautés en Syrie.
[1] Amnesty International
[2] Le Centre Zagros
[3] la presse kurde
[4] la presse
[5] Des responsables kurdes
[6] le Centre Zagros
[7] l’agence russe RBC
[8] une ONG yazidie
[9] La Ligue des droits de l’homme syrienne et d’autres observateurs
[10] des sources engagées